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Recherches Moutons créations
Septembre 2023
Saint Clément Les Places (69) chez Murielle Romeira et Benoît Ronzon
Un projet porté par Fabienne Flambard et Alissone Perdrix
EDUQUER : FAIRE SORTIR DANS LE MONDE
Après un premier opus, Maraîcher·es plasticien·nes, qui a eu lieu à la rentrée universitaire 2022- 2023, nous avons pu mesurer les bénéfices de l’implantation d’un atelier de pratique hors université. Bénéfices tant sur le développement de la pratique artistique des étudiant·es que sur leur épanouissement personnel, mais également sur notre manière de concevoir l’accompagnement de leur pratique artistique et plus largement encore l’éducation. Par éducation, nous entendons partir du “e” qui vient de “ex”, qui signifie “en dehors”, rappelant que l’éducation ne consiste pas à inculquer du savoir dans les esprits mais à faire sortir dans le monde.
Les personnes que nous suivons encore dans leur projet post-licence, nous parlent de cette sortie dans le monde, inoubliable, en milieu rural, avec Delphine et Loïc Boulanger. Sortie qui a ouvert les cadres de l’expérience, bien au-delà de ce qu’aurait pu transmettre une situation frontale sur les questions environnementales, ou encore de création, ou de coopération.
Fortes de cette première expérience, nous avons imaginé un deuxième opus à Saint-Clément-les- Places dans la région Lyonnaise, chez Murielle Benoît et leurs enfants.
Dans leur ferme, Murielle et Benoît cherchent un équilibre de production où rien n’est laissé au hasard entre élevage de moutons, culture de patates et courges, puis valorisation de la laine de leur troupeau dans une activité artisanale et artistique portée par Murielle : le feutre.
Dès la première prise de contact, un peu saugrenue sans doute (objet du mail : “laine et pédagogie”)
Murielle et Benoît se sont montrés curieux et plutôt enthousiastes de pouvoir accueillir cette proposition inattendue. Nous avons alors entamé un travail de co-conception de ce à quoi pourrait ressembler un séjour de quatre jours dans leur ferme pour quinze étudiant•es de la Seine-Saint-Denis. Établir un programme, prévoir les différents chantiers, faire venir le tondeur au bon moment, avoir les machines adéquates pour embarquer quinze personnes dans un champ de patates, mais aussi créer une cuisine collective dans un hangar, avoir assez de tables, de bancs, de tentes, de matelas, d’assiettes ...
Le projet pédagogique est un travail de coopération élargi entre enseignantes, étudiant•es et et accueillant•es. La question de la transmission est réinterrogée par le milieu, et le travail de collaboration avec les étudiant•es s’organise à travers la Pédagogie Institutionnelle et l’ensemble de ses institutions. Nous tendons tout au long du séjour vers une forme d’autogestion et d’auto- organisation des étudiant•es en instaurant dans le dispositif une porosité entre le travail productif (construire une mangeoire, tondre les moutons, récolter les légumes, laver la laine), le travail artistique, l’expérimentation et la vie quotidienne (faire les courses, préparer le repas, nettoyer la salle commune, monter les tentes...)
La plupart des étudiant•es ne sont jamais allé•es à la campagne. Certain•es découvrent des paysages qu’ils n’avaient vu que « dans les films ». L’imprégnation dans ce nouveau milieu ouvre des désirs de dessins, de récoltes, de prélèvements, de photos, de vidéos. Déclenche des frustrations, déstabilise. Tout cela décloisonne et enrichit. Les étudiant•es sont
confronté•es à leurs vieux réflexes : trouver une idée là où ils ne trouvent que du geste, des matières, des outils, une vie à la ferme. Tous ces possibles sont une trop grande bouffée d’air frais, ils se replient sur des stéréotypes ou des idées préconçues et finissent par s’apercevoir que cela ne restitue pas la relation qu’ils ont avec ce réel qui les dépasse. Il s’agit alors de déprogrammer leur conception pour aller vers des créations en expansion plutôt qu’en réduction, dont la place de l’indétermination va être capitale pour faire le lien avec ce réel non circoncrivable par une idée. Désamorcer “l’idée” devient la gageure d’un pas de géant dans le déploiement du processus créatif.
Dans le train du retour, il y a des odeurs de toisons, des branches qui dépassent des sacs à dos, des idées (encore quelques unes...) qui traînent et dont ils savent déjà qu’il faudra en faire le deuil dès l’arrivée jeudi à l’atelier. De retour à l’Université Paris 8, il reste deux jours aux étudiant•es pour produire et rendre public, non pas des objets finis, mais une expérience encore en gestation, les prémices d’une recherche qui les animera encore une année. Cette semaine se clôture par l’arrivée de Murielle, Benoît et leurs enfants. Ils deviennent nos hôtes le temps d’un repas partagé et d’une restitution où ils sont au centre des échanges. Les étudiant•es leur offrent de redécouvrir leur quotidien, présenté à travers des propositions plastiques toutes très différentes, installation photo, dessin à l’encre, peinture, collectes ... C’est à leur tour d’être surpris par ce qu’ils ne voyaient plus de leur vie à la ferme et que les étudiant•es ont su si bien mettre au jour, révéler, interpréter, avec leur sensibilité de jeunes francilien•nes. C’est aussi un souffle pour eux de s’extraire du quotidien, très prenant, de la ferme.
Les collègues, le personnel de P8, mais aussi des parents d’étudiant•es, viennent à cette restitution. En entrant c’est l’odeur de la laine qui emplit les poumons, effet anamnèse immédiat, les souvenirs lointains conscients ou inconscients remontent. C’est un moment convivial et incongru, à l’image sûrement de ce que nous venons de vivre cette semaine, qui relie les personnes et les interpelle. C’est un nouveau transfert de « l’éducation » qui s’opère au moment de ce temps fort. Par cette restitution ils offrent en pâture des nouveaux mondes qui ne demandent qu’à être explorés et développés.
Une étudiante de passage nous demande où est ce qu’elle pourrait se fournir en laine.